LE MATINAL
Le Matinal est l’un des premiers quotidiens privés nés quelques années après la conférence nationale. Le matinal existe depuis 1997 et est aujourd’hui tiré à plus de 5000 exemplaires, LE MATINAL est aujourd’hui le quotidien plus influent au Bénin.

Le « Kpanligan » dans le royaume de Danxomè : Le gyrophare des souverains

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Les souverains des royaumes du Bénin incarnaient, bien avant la colonisation, l’autorité morale et politique de notre pays. A ce titre, ils avaient tout mis en place pour leur honneur et leur  prestige. Parmi les instruments qui concourent à ce but, figure le Kpanligan de Danxomè. Il annonce le plus souvent la sortie du cortège royal lors des cérémonies officielles. De nos jours, cet art confié à des familles spécialisées à Abomey, n’a plus la même connotation d’antan.

La sortie officielle d’un souverain ou d’une haute autorité ne s’effectue pas de façon inaperçue. Elle est toujours signalée par un éclaireur. Dans le royaume de Danxomè, c’est le Kpanligan qui fait office d’éclaireur. Il signale le passage du roi et son cortège. Ce Kpanligan n’est rien d’autre qu’un gong géminé qui a bien une histoire. En se référant aux anales de l’histoire, Bachalou Bah Nondichao, historien et documentaliste au musée historique d’Abomey à la retraite, raconte qu’à l’origine « Kpan » était un laboureur qui, lors du courant migratoire, était venu s’installer sur le territoire que dirigeait à l’époque le roi Awèssou. C’était bien avant la fondation du royaume de Danxomè. Après le champ, il passe son temps à faire   l’éloge du roi en se servant de  la larme de sa houe qu’il démontait. Séduit par le génie de « Kpan » et ayant aperçu l’importance de son art, le roi Awèssou le désigna comme son griot. Ainsi, le laudateur intègre la cour royale et devient le « Kpanligan » ou encore « Kpán, alìn do do gán tó » c’est-à-dire celui qui informe par la larme de la houe. Suite au décès de  Awèssou, l’héritage ne s’est pas effondré. Mieux, il a été conservé. Houégbadja, le père  fondateur du royaume de Danxomè l’a amélioré avec des  outils beaucoup plus modernes et pratiques. Au lieu d’une larme de houe, cet instrument a été remplacé par un gong géminé ou Gankpanvi.  Et le tout premier   « Kpan » c’est-à-dire griot de Danxomè fut alors intronisé. Il prend le nom de « Agbowadan ». De père en fils, les descendants de cette lignée ont toujours exercé cette fonction au sein de la monarchie royale. Dans l’exercice de cette tâche à lui  assignée par le roi, il est appelé ‘’Axômlantô’’ parce que, à travers des panégyriques, il raconte les hauts ayant marqué le royaume et les exploits des souverains. Agbawadan, après avoir gardé le monopole de cet art pendant des décennies, a ouvert le champ à des jeunes qui désirent s’essayer à la chose. Il a alors formé une pépinière de griots ‘’ Axômlantô’’. Ainsi, lorsqu’un souverain accède au trône, il puise dans cette pépinière pour nommer le chef des griots. De ce fait, on distingue à Abomey plusieurs familles d’Axômlantô à savoir Agboglo, Agonzan, Kakèssa, Adissin, Kpatakpè qui  sont respectivement le Kpanligan des rois Tégbéssou, Kpengla, Glèlè, Agadja et Akaba. Chacun d’eux est installé dans son quartier général où il doit être plus proche du roi. A titre illustratif, la famille Agonzan est installée à Ahouaga tandis que Agbowadan se trouve à Adandokpodji. N’est donc pas ‘’Axômlantô’’ qui veut. Il faut nécessairement faire partir de la lignée des griots avant de prétendre exercer la fonction du Kpanligan.

Ouvert aux femmes, mais interdit aux « Alladaxonou »

L’organisation instituée au sein du royaume par les rois a mis un accent particulier sur la valorisation de la gent féminine. Ainsi des responsabilités ont été confiées aux femmes. La preuve, le roi Glèlè a choisi une femme comme son « Kpanligan ». Il s’agit de Nan Gbèïton. Elle a officié aux côtés des hommes pendant des années. Lorsque le roi Glèlè a conquis Itchaga, cette brave femme, la reine Gbèïton a monté le toit du roi vaincu et magnifia la bravoure de Glèlè. Ayant réussi ce test grandeur nature, il fut maintenu par le souverain. « Les femmes qui aspirent à ces poste sensibles dans la cour royale sont souvent celles qui ont atteint leur ménopause parce qu’elles sont plus disponibles que les autres », précise l’historien Bachalou Bah Nondichao. Si les femmes accèdent à cette fonction, elle n’est cependant pas autorisée à tout le monde. Les « Alladaxonou », c’est-à-dire les princes et princesse ne sont pas habilités à être membres du cercle des Kpanligan. Il en est de même des bègues. De nos jours, seule Cécile Ahomlanto continue de garder cette flamme allumée par Nan Gbèïton.

« Kpanligan », un moyen de communication

Le « Kpanligan » est un moyen de communication entre le roi et son peuple. Ne pouvant pas s’adresser directement à sa population, le monarque envoie des messages à ses sujets par l’entremise de son « Kpanligan ».Tels des bardes et des trouvères, le Kpanligan célèbre quotidiennement la généalogie royale, il est aussi le messager et l’interprète du roi. Lorsque le souverain veut organiser la cérémonie dite « Gandaxi », il envoie le « Kpanligan » dans le marché de Houndjro, porter le message au peuple. Le peuple, c’est aussi  l’ensemble du marché. Il sert également de téléphone au roi. Autrefois, il n’y avait pas de téléphone fixe ni de portable. Il  porte alors de messages au roi et sert d’intermédiaire pour beaucoup de messagers au niveau de la cour. C’est aussi l’éclaireur qui accompagne le roi dans ses voyages.

Un héritage en ruine

L’héritage Kpanligan est actuellement en souffrance  parce que les jeunes pousses ne sont plus, non seulement formés mais, ils n’ont plus de penchant   pour ce métier. « Les vrais Kpanligan sont morts. Ceux qui assurent la relève aujourd’hui, se trompent sur les notes et l’histoire. Moi-même j’arrive des fois à relever leurs insuffisances », fait observer le documentaliste en ajoutant qu’ils n’ont pas encore la maîtrise ni la perfection du métier. Les ratés et les imperfections ne sont pas passibles d’une sanction. « Si un griot se trompe, ce n’est pas un péché. Il est excusable parce que tout homme est faillible. Seulement, il va essayer de renforcer ses capacités auprès de ceux qui maîtrisent la chose », mentionne Charlemagne Agonzan un des Kpanligan incontournables du roi Dédjalagni Agoli-Agbo. A en croire  Bachalou Bah Nondichao, ces erreurs sont imputables aux anciens parce qu’ils n’ont pas joué leur rôle. C’est dû aussi au fait que les jeunes ont traîné avant de s’y engager. « Si je prends mon cas par exemple, je ne m’y intéressait pas au moment où mon père le faisait. Je ne mettais même pas pied au palais. Ma préoccupation à l’époque était le football », témoigne Charlemagne Agonzan. Les jeunes ont donc pris goût au moment où tous les professionnels sont morts. La famille Agbowadan est autorisée à former les jeunes à cet art. « Vous ne devez pas entendre le Kpanligan les jours ordinaires. Mais chez Agbowadan, c’est permis. Vous pouvez l’entendre à n’importe quel moment même dans la nuit, car il est le seul qui forme », précise l’historien. Cette école informelle était ouverte à tout le monde, même aux étrangers qui ne sont pas du royaume de Danxomè. En dehors de la famille Agbowadan, d’autres enfreignent aux principes en formant leurs enfants qui le souhaitent à la maison. « Lorsque mon papa avait constaté que ses forces le lâchaient, il m’a appelé en disant que les gens vont m’importuner après son départ à cause de sa réputation. Sentant sa mort, il a commencé par m’initier. Au petit matin, il me met à l’épreuve sur un terrain neutre où le calme règne et que personne ne peut nous perturber. Cet endroit est choisi pour permettre à l’apprenant de mieux assimiler les cours, compte tenu de leur délicatesse et de leur volume », confesse Charlemagne Agonzan. Malgré tout, les attentes ne sont toujours pas comblées. «Il va falloir se référer aux anciennes pratiques, aux archives et mettre à profit les connaissances de ceux qui sont encore vivants parmi les anciens en vue de corriger ce qui peut encore l’être», propose Bachalou Bah Nondichao.

La reconnaissance à dieu ‘’Ogou’’

Gardé à « Gougbadji », dans le temple de la divinité ‘’Ogou’’, dieu du fer, le Kpanligan est un gong pas comme les autres. Il est sacré au regard de l’usage auquel il est destiné.  Sa sortie et son entrée sont subordonnées à une cérémonie d’offrande en guise de permission, de promesse et de reconnaissance à la divinité protectrice. « On lui sacrifie un coq blanc et un repas sans piment accompagné de boisson pour le libérer. L’œsophage de l’animal sacrifié est remis au « Kpanligan » pour lui permettre d’avoir la gorge libre et être efficace », détaille Nondichao. Ce sacrifice est individuel et personnel puisqu’au retour chacun rentre avec son instrument. Justifiant l’importance du rituel, il fait remarquer que la divinité ‘’Ogou’’ est en fait l’éclaireur qui balise le chemin, éloigne tout esprit maléfique. Donc, il est important de l’implorer avant de prendre la route pour ne pas attirer sa colère. « Outrepasser cette cérémonie, c’est mettre sa propre vie entend que  Kpanligan en danger », souligne Charlemagne Agonzan. Par rapport aux interdits, ils sont surtout liés à ‘’Ogou’’. Entre autres, il ne faut pas abuser de la femme de son prochain, ne pas envoûter, ne pas menacer des proches par des gris-gris, ne pas tenir des relations intimes durant la période d’une cérémonie de la cour royale. Dans la même période, de se faire servir l’eau de bain et le repas par une femme impure. Pas d’injurie ni de menace à cause du verbe sacré du Kpanligan. En cas de violation de l’un de ces principes, l’auteur risque des maladies et même la mort. Le métier de Kpanligan  n’est pas sans contrainte. Lors des grandes cérémonies comme par exemple celle de Gandaxi, le Kpanligan est contraint de veiller. Il se lève tous les jours à 5heures du matin pour réveiller le roi et les mânes des ancêtres par des panégyriques claniques. Le plus dur intervient le jour de la clôture des manifestations où ils sont tenus de rester à genou face au roi du 19heures à 00heure. Quelles que soient les difficultés, il n’est pas question d’abdiquer en pleine cérémonie. Comme avantage, le Kpanligan  reçoit d’abord la bénédiction des mânes des ancêtres. Ensuite, il est choyé par le roi en assurant son entretien comme si c’était son épouse. Il faut préciser que  la fabrication du gong géminé qu’utilisent les griots est confiée au  forgeron qui s’y connait.  Seule la famille Agbo du quartier Adjaxito en détient le privilège et le secret professionnel.

Zéphirin Toasségnitché (Br Zou-Collines)

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