LE MATINAL
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Huguette Bokpè Gnacadja, sur la mission de l’Institut national de femme : « C’est le mur du silence que nous sommes appelés à briser »

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Nommée en conseil des ministres le mercredi 1er septembre 2021 en qualité de secrétaire exécutive de  l’Institut national de la Femme, Huguette Bokpè Gnacadja, avocate et consultante en droits de l’Homme et genre, livre ses impressions dans un entretien exclusif accordé à la rédaction. Elle n’a pas manqué de faire l’état des lieux de la situation de la femme béninoise et levé un coin de voile sur les défis de l’institution. Lire l’intégralité de l’entretien.

Le Matinal : Que pensez-vous de la réorganisation de l’Institut national de la femme et quelles sont vos impressions suite à votre nomination comme secrétaire exécutive de cet organe ?

Huguette Bokpè Gnacadja : Plusieurs sentiments m’animent en ce moment. En premier lieu, c’est un sentiment de reconnaissance et de gratitude. Le deuxième sentiment est la joie. Ensuite, mon troisième sentiment est celui de la conscience de quelque chose en termes de responsabilité, en termes de reconnaissance. Ma reconnaissance va d’abord à l’endroit de Dieu parce que c’est Lui le souffle de vie. Il conduit nos destinées, mais il les conduit avec notre participation active. Ma reconnaissance et ma gratitude vont également à l’endroit du Chef de l’Etat parce qu’il avait une multitude de possibilités, mais il m’a identifiée. C’est le lieu de le remercier pour avoir cru en nos capacités, en nos compétences, la présidente Claudine Prudencio et moi. Il a cru en nos engagements et en nos volontés respectifs. Je lui en sais infiniment gré. Appeler quelqu’un à servir la nation, c’est une responsabilité et donc, c’est l’occasion pour moi de lui exprimer ma grande reconnaissance. Sentiment de joie parce que la cause au service de laquelle je me mets, c’est une cause qui me tient les tripes depuis que je suis toute petite. C’est ça qui mobilise mon énergie, c’est ça qui mobilise mes recherches, tout mon mouvement bien qu’étant avocate. J’ai commencé en tant qu’avocate d’affaires mais finalement je suis devenue avocate en matière de droits de l’Homme. Donc je suis dans un domaine qui me passionne et je sais que la passion, ça vous porte, ça vous pousse à la recherche, ça vous pousse au dépassement de soi-même. C’est pour ça que j’éprouve un sentiment de joie, la joie de servir dans un domaine dans lequel je me sens à l’aise.

Quel état des lieux faites-vous aujourd’hui de la situation de la femme béninoise ?

C’est un état des lieux qui peut décourager d’un côté et encourager de l’autre. Moi je ne cède pas au découragement. C’est vrai que ça fait depuis les années 99 que je suis dans ce combat. Ça fait très longtemps mais je ne peux pas ne pas reconnaître qu’on a fait du chemin. On a fait beaucoup de chemins, on revient de très loin. Si on se souvient d’avant la période du code des personnes et de la famille, si on se souvient ensuite d’avant la période de la loi portant prévention et répression des violences faites aux femmes, si on se souvient d’avant la période où le code de l’enfant est venu vraiment organiser la protection de l’enfant en allant creuser dans les actes qui sont commis contre les enfants, contre les femmes au nom de nos traditions, au nom de nos coutumes, on doit reconnaitre qu’on a fait du chemin. Si on regarde même au niveau de la participation des femmes à la vie publique, politique, on n’a pas fini de faire notre chemin mais on a fait du chemin. Les dispositions ont été prises pour faciliter leur grande représentation par exemple au sein de l’organe législatif. Il reste encore des conquêtes à mener, mais c’est vrai aussi que de l’autre côté il y a quelque chose qui nous inquiète. Parfois on se demande comment cela aurait été si la possibilité de vite alerter à travers les réseaux sociaux n’était pas développée. On aurait beaucoup de mal à nous faire entendre parce que tous les jours, pratiquement nous apprenons que telle mineure a été violée, telle femme a été battue à mort, et plus récemment encore la question du harcèlement sexuel aussi bien en milieu scolaire qu’en milieu professionnel. Ce phénomène semble ressurgir, mais la bonne nouvelle, c’est que les langues commencent à se délier, aujourd’hui. Vous-même (ndlr les journalistes) vous rapportez des décisions rendues par des juridictions où des employeurs sont condamnés. Donc, le Bénin fait son bonhomme de chemin et je pense que la dynamique que le Chef de l’Etat a voulu impulser par la création de l’Institut national de la femme, c’est la dynamique qui va pouvoir de façon holistique, régler les problèmes liés à la protection des droits des femmes et des filles. Quand je parle de ‘’régler de façon holistique’’, je pense aux conseils, je pense à l’accueil des victimes, à l’écoute des victimes. Je pense à l’orientation des victimes vers les solutions qui leur sont offertes. Je pense à l’assistance de manière générale : assistance sociale, assistance psychologique, assistance médicale, assistance juridique, assistance judiciaire parce la bonne nouvelle aussi c’est que l’institut va pouvoir assister les victimes devant les juridictions. Il va pouvoir ester en justice, acquérir la capacité d’ester en justice et de pouvoir appuyer les victimes parce qu’on sait que la majorité des victimes n’ont pas les moyens d’aller en justice. Même si on trouve des avocates comme nous qui sommes des bénévoles de la défense, la justice a quand même un coût que toutes les personnes n’ont pas la capacité d’assumer.

Ne pensez-vous pas que le silence au niveau des femmes ou filles victimes d’agression sexuelle, de violence et de discrimination, ne sera pas un frein à vos actions ?

Justement c’est le mur du silence que nous sommes appelés à briser.

Comment comptez-vous y parvenir?

Pour briser le mur du silence, il faut informer. Parce que vous savez, il y a beaucoup de femmes qui ne savent pas qu’elles ont le choix, qui ne savent pas qu’elles peuvent dire ‘’non’’. Et même si elles étaient informées qu’on pouvait dire ‘’non’’, parfois , tout simplement, leur situation financière, leur situation de totale dépendance financière et matérielle vis-à-vis de la personne qui est l’auteur des violences qu’elles subissent, fait qu’elle n’ont pas le choix qu’ont les femmes qui sont plus autonomes financièrement. Donc, veiller à ce qu’il soit porté assistance à ce genre de victimes fait partie des missions qui sont assignées à l’institut. Je ne doute pas que la présidente de l’Institut aux côtés de laquelle je vais travailler, je ne doute pas que nos compétences et nos volontés conjuguées ne parviendraient pas à trouver par ailleurs au sein des communautés les remèdes à cette situation. Vous savez, les agents de changement, les leviers qu’on peut pousser au sein des communautés existent. Il y a toujours des femmes et des hommes qui sont au sein des sociétés, les bonnes personnes avec lesquelles on peut être connectées pour obtenir des transformations sociales. Ces personnes-là, je crois que nous devons apprendre à les rechercher, parce que ce sont elles qui peuvent porter le message des lois. Ce sont ces personnes qui peuvent nous aider à porter le message des lois dans un langage auquel s’identifient également les communautés dans nos contrées les plus reculées. Donc, je reste vraiment très optimiste. Nous avons un outil institutionnel qui va être doté de capacités qui nous permettront une prise en charge qui prévient, qui accompagne quand ça arrive et qui fait en sorte qu’on n’en garde pas des séquelles définitives.

Un mot pour conclure cet entretien

Nous sommes sur le bon chemin. La machine est en train de se mettre en branle. Nous avons attendu longtemps un certain nombre de choses. Et nous voyons se poser petit à petit les puzzles des voies qui nous permettront vraiment d’arriver à assurer autant que possible une protection et un accompagnement dans les discriminations que subissent les femmes et les filles, dans les violences qui sont perpétrées à leur endroit. Je voudrais aussi rassurer que cette machine institutionnelle, une machine juridique, une machine sociale, qui va être une machine psycho-sociale… n’est pas dirigée contre les hommes. Ça aussi je voudrais le dire. La marche vers cette transformation sociale, ce changement des mentalités ne se fera pas sans l’intégration des hommes dans la machine de l’accompagnement, de la prévention, de la mutation progressive de l’Etat dans lequel nous sommes aujourd’hui parce que les  filles d’aujourd’hui sont les femmes de demain. Voyez le nombre de filles dont l’avenir est hypothéqué. Je ne pense pas que ça laisse les hommes indifférents. Et donc, ça se fera avec la société, avec toutes les personnes qui composent la société dans leur diversité et dans leur complémentarité. C’est quelque chose de bien qui nous arrive à nous tous.

Propos recueillis par Gabin Goubiyi

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