LE MATINAL
Le Matinal est l’un des premiers quotidiens privés nés quelques années après la conférence nationale. Le matinal existe depuis 1997 et est aujourd’hui tiré à plus de 5000 exemplaires, LE MATINAL est aujourd’hui le quotidien plus influent au Bénin.

Elimination des violences à l’égard des femmes : Huguette Gnacadja appelle à un changement de paradigme

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Le jeudi 25 novembre 2021, le monde entier a célébré la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Cette célébration est consacrée par la Déclaration sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes qui a été adoptée le 20 décembre 1993 par l’Assemblée générale de l’Onu dans la résolution 48/104. Dans une interview qu’elle a accordée à la rédaction du quotidien « Le Matinal », la secrétaire exécutive de l’Institut national de la femme, Maître Huguette Bokpè Gnacadja, aborde la question qui continue malheureusement d’avoir droit de cité au sein de nos sociétés. Elle évoque les pesanteurs sociologiques qui font le lit aux violences et appelle à un changement de paradigme pour décourager ce “crime humain”. Lire l’intégralité de l’entretien.
Le Matinal : Quel est le thème de cette journée et pourquoi ce thème ?

Huguette Bokpè Gnacadja : Le thème de cette journée est « Oranger le monde pour mettre fin dès maintenant la violence à l’égard des femmes ». Le verbe ‘’oranger’’ se réfère à la couleur orange du symbole de l’Objectif du développement durable N°5 intitulé : ‘’Egalité entre les Sexes’’ et qui vise à parvenir à l’égalité des sexes et l’autonomisation de toutes les femmes et toutes les filles au moyen de la lutte contre toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes et des filles ; de l’élimination de la vie publique et de la vie privée de toutes les formes de violence faites aux femmes et aux filles, y compris la traite, l’exploitation sexuelle et tous autres types d’exploitation ; de l’élimination de toutes les pratiques préjudiciables aux femmes et aux filles et notamment le mariage précoce, le mariage forcé, la mutilation génitale féminin ; de la prise en considération des soins et des travaux domestiques non rémunérés, et de leur valorisation par l’apport de services publics, d’infrastructures et de politiques de protection sociale ainsi que la promotion du partage des responsabilités dans le ménage et la famille ; de la garantie de la participation entière et effective des femmes à la vie politique, publique, sociale et économique et leur accès en toute égalité de compétences et d’opportunités aux fonctions de direction à tous les niveaux de décision ; de l’accès de tous aux soins de santé sexuelle et procréative, et l’exercice par chacun de ses droits en la matière ; de l’accès des femmes aux mêmes droits et ressources économiques des hommes, et leur accès à d’autres formes de propriété, aux services financiers, à l’héritage et aux ressources naturelles ; du renforcement de l’utilisation des technologies clés, en particulier l’informatique et les communications pour promouvoir l’autonomisation des femmes et de l’adoption de politiques biens conçus et de dispositions législatives applicables en faveur de la promotion de l’égalité des sexes et de l’autonomisation de toutes les femmes et de toutes les filles à tous les niveaux.

Quel état des lieux pouvez-vous faire des violences à l’égard de la femme béninoise ?
Un état des lieux alarmant, avec une prépondérance de certaines formes de violence à savoir la violence domestique, le viol, le harcèlement sexuel au sujet duquel les langues se délient de plus en plus et l’âge de plus en plus jeune des victimes de viol. Je voudrais illustrer la situation par quelques chiffres. Selon les données de l’Observatoire de la Famille, de la femme et de l’enfant du deuxième trimestre de cette année, il y a eu 3.234 cas de Vbg pris en charge, dont 1.738 cas de violences psychologiques ou morales, soit 60% de l’ensemble des cas. Il y a 952 cas de violences physiques, soit 20% de l’ensemble des cas, 325 cas de violence économique soit 11% de l’ensemble des cas. On note aussi au niveau des filles, 400 cas de grossesses précoces, 207 cas de violences psychologiques et morales, 192 cas de mariage précoces, 15 cas de mutilations génitales féminines recensés dont 8 sur des fillettes âgées de 10 à 14 ans, 6 sur des adolescentes âgées de 15 à 17 ans et 1 sur une petite fille dont l’âge est comprise entre 5 et 9 ans. Voilà le visage de la pandémie des violences faites aux femmes et aux filles en un seul trimestre, dans notre pays, du moins pour la partie du visage qui est dévoilée, grâce aux dénonciations, aux plaintes, aux enquêtes. Selon le rapport de la session extraordinaire du Comité communal de protection de l’enfant d’Abomey-Calavi, le Centre de promotion sociale et service social du Tribunal de première instance d’Abomey-Calavi ont accompagné 21 filles mineures âgées de 4 à 15 ans victimes de viol par des hommes âgés de 20 à plus de 55 ans, du 1er Janvier au 30 Juillet 2021. En août 2021, 5 autres cas ont été enregistrés.

Quelles sont les causes de ces violences faites aux femmes ?
Cette persistance et cette recrudescence révèlent une réaction encore mitigée à la sensibilisation pourtant intense, et s’explique aussi par la faible judiciarisation des cas, qui ne rend pas assez visible la sanction, et, accroît le sentiment d’impunité. Appelons les choses par leur nom : il y a au Bénin une culture de la violence à l’égard de la femme, considérée par beaucoup, hommes, mais femmes également, comme une éternelle mineure sous la tutelle de sa famille, compagnon, ou fiancé, ou de son mari, et de sa belle-famille, de sorte qu’elle est ‘’prise en main’’ toute sa vie durant. C’est pour cela qu’un beau-frère peut la gifler, qu’une belle-sœur peut l’éjecter de son domicile conjugal, qu’on peut faire d’elle une pondeuse d’enfants sans espacement des naissances, qu’on peut cesser son travail sur une décision du mari sans que son employeur ne l’ait licenciée, qu’on peut faire débarquer une autre femme au domicile conjugal comme si on était dans un hôtel. Pourquoi s’étonner que dans un tel environnement même une enfant de 3 ou 4 ans soit violée ? Ceci explique cela ? Quand comprendra-t-on que le regard dominateur, de propriétaire, de l’homme sur la femme s’allume dès que sa plus petite enfance, et que le passage à l’acte qui trouve sa source dans cette mentalité-là, ne tient pas compte de son âge, jeune, adolescente, adulte ou même âgée mais de son statut. Ce statut d’être ‘’sous contrôle’’ ne change pas. Voilà pourquoi les hommes qui s’érigent en prédateurs s’en prennent à tous les âges : à tous les âges les femmes ont à leurs yeux un statut d’objets de satisfaction sexuelle et de commodité domestique. La culture de la violence à l’égard de la femme et de la fille est largement tolérée, justifiée, objet de paraboles, de fables, de proverbes, qui se racontent d’une génération d’hommes à une autre, dès l’enfance, dans tous les milieux, y compris religieux, avec la citation de versets bibliques, de versets coraniques, d’anecdotes datant de temps immémoriaux. On naît dedans, on grandit dedans, on finit par s’habituer à l’entendre, à le voir pratiquer, quand on n’a rien vécu d’autre, quand on n’a pas eu l’occasion d’entendre et d’expérimenter une autre philosophie de la vie, respectueuse de la femme et lui reconnaissant des droits, alors on fait avec, on fait pareil. Cette culture de la violence à l’égard de la femme et de la fille s’imprime dans les gènes, les cœurs, les pensées, la conception de la vie, l’ordre des choses, les pratiques, les habitudes, les croyances, la foi. La foi étant plus forte que la loi, vient la bavarde à l’endroit de la loi, la défiance de la loi, la moquerie à l’égard de la loi. Il y a ceux qui ignorent la loi. Et il y a ceux qui la foulent au pied parce qu’ils se sentent aussi confortables dans leur position de servir et d’assouvir, sans contraintes ni obligations, sans avoir à rien supporter ni partager, l’égoïsme et la méchanceté à l’état pur, quand ce n’est pas l’obscurité de l’ignorance. Excusez la crudité de mes mots, mais si nous n’avons pas le courage d’un diagnostic sans complaisance, nous continuerons de nous déclarer indignés, de nous écrier ‘’oh’’ et ‘’ah’’, sans que rien ne change. Et nous allons continuer d’enterrer des filles et des femmes, ou d’enterrer leur enfance, leur avenir, leurs droits et leurs rêves. Nous allons continuer de nous rendre complices de l’inadmissible. Et nous les femmes jouons une part importante dans le moulage des garçons qui deviennent des hommes puis des bourreaux ; les femmes passent plus de temps avec les enfants, et qu’on le veuille ou non, même si la responsabilité de l’éducation incombe solidairement aux femmes et aux hommes, les femmes y jouent un rôle prépondérant. Quels signaux donnons-nous à nos garçons, que leur concédons-nous que nous ne concédons pas aux filles ; laissons-nous nos filles s’exprimer autant que nos garçons ? Ou bien nous n’encourageons que les garçons à s’affirmer ? Apprenons-nous les tâches ménagères aux garçons ou bien nous les laissons vautrés dans des canapés pendant que nos filles sont avec nous à la cuisine ? Faisons-nous attention aux gestes, aux attitudes, les plus petits et les plus insignifiants, par lesquels nous approuvons implicitement des positions de nos garçons qui sont annonciatrices d’une tendance à la violence à l’égard des filles ? Faisons un bilan de nos propres attitudes et prenons la résolution de changer la donne. Les papas, les mamans, les oncles et les tantes, se mettent en frais pour apprendre aux filles à être de bonnes épouses mais qui s’occupent d’enseigner aux garçons comment être un bon mari ? On s’emploie à leur mettre à cœur d’avoir un emploi, une bonne situation, les moyens de se marier ; et après ? Est ce qu’on leur apprend à être un mari qui a de l’empathie, du respect pour son épouse ? Jusqu’où supportons-nous la violence qu’on nous inflige en milieu familial, en présence de nos enfants. Voilà aussi ce qui fait le nid de la culture de la violence à l’égard des femmes.

Comment éradiquer les différents types de violence ?
Continuer de prévenir, de sanctionner, mais fermement, accompagner les victimes, gagner le cœur des communautés ; expliquer, dire que c’est une injustice, de la non-humanité, de la privation de droits, de la privation de la jouissance normale de la vie ; prévenir que c’est une violation de loi passible de peines lourdes et énumérer ces peines, informer au sujet des droits égaux des hommes et des femmes. Démontrer le gain de cette égalité, les possibilités qu’elle offre à la femme, à l’homme, à la famille, à la communauté, à la nation, ainsi que les pertes que la violence leur fait subir ; apaiser les inquiétudes, les sentiments d’insécurité propre aux hommes, habitués depuis des générations à régner ; informer les femmes des actes constitutifs de violence à leur égard, de la possibilité qu’elles ont de dire non à cette violence, des recours dont elles disposent : apprendre aux filles à détecter les attitudes qui précèdent une agression sexuelle, à éviter de se retrouver dans des circonstances favorables à une agression sexuelle, à dire non, à alerter en cas de danger ; accompagner les femmes et les filles dans leurs décisions de dire non à la violence ; dialoguer avec les familles à travers les communautés pour réduire les risques de rupture avec les femmes qui décident de dire non à la violence, et encourager les leaders de tous ordres des communautés à cultiver la non-violence et à l’enseigner dans tous les milieux ; apprendre aux familles à changer leur regard sur le statut des filles et des femmes, et à les protéger contre la violence domestique intra-familiale et la violence à l’école, dans tous lieux d’apprentissage, dans la rue ; sanctionner le violent et violeur comme on sanctionne le voleur, pour susciter la crainte de la loi, décourager la violence à l’égard des femmes et des filles, éliminer le sentiment d’impunité, encourager la dénonciation et la plainte, décourager la récidive, susciter dans le cœur des victimes potentielles et des victimes réelles la confiance en la justice de notre pays ; explorons de nouvelles pistes de prévention et de recours telles l’application anti-agression créée par cette jeune Sénégalaise nommée Diariata N’Diaye qui a imaginé une application nommée ‘’App-Elles’’ grâce à laquelle dès qu’une femme ou une fille se sent en danger, elle peut envoyer un message d’alerte à 3 contacts, qui recevront ses coordonnées Gps et appelleront au secours ou viendront à son secours. L’application permet aussi d’être en contact avec des associations et de témoigner, et aussi d’avoir accès aux différentes procédures possible. Une autre initiative pense déjà à un Bracelet d’Alerte Connecté. Il nous faut innover pour plus d’efficacité dans la prévention, dans l’action et dans la sanction et l’accompagnement.

Mot de fin
Ils sont nombreux, les hommes qui prônent et pratiquent le respect des femmes, connaissent leurs droits et les laissent jouir de ces droits, promeuvent leur statut d’égales, travaillent à leur succès, leur intégration, les hissent dans les sphères de décision, et combattent la violence à l’égard de la femme. Ils sont nos alliés, recherchons-les, accueillons-les, écoutons-les, travaillons avec leurs idées, puisqu’ils savent se mettre dans la peau d’un homme, promouvons-les. Avec eux, décrétons un combat contre les prédateurs, à l’image de ces 3 faux médecins Guinéens qui ont violé à plusieurs reprises, dans l’enceinte de cliniques privées, cette jeune martyre appelé M’mah Sylla, dont la mort survenue le lundi 22 Novembre dernier a bouleversé toute l’Afrique. Morte des suites de ces viols, suivi d’une grossesse, puis d’avortements pratiqués dans des conditions de barbarie…… hommes et femmes du Bénin, joignons-nous les mains pour que des horreurs de ce genre, qui existent aussi ici au Bénin, ne se reproduisent plus.

Propos recueillis par Gabin Goubiyi

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